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Le nomade des chantiers

Un Repentignois en Alberta

Véronique Bérubé par Véronique Bérubé
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Article mis en ligne le 14 mai 2008 à 12:34
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Le nomade des chantiers
Représentant un investissement de 18 milliards $, les chantiers du Projet Horizon sont démesurés. Et leur impact environnemental l'est tout autant.(Photo : Courtoisie)
Le nomade des chantiers
Un Repentignois en Alberta
À l'instar de milliers de travailleurs québécois, Benoit Robinson a pris d'assaut les chantiers de l'Alberta au cours des derniers mois. Parti à l'aventure depuis janvier, le Repentignois est passé de la plomberie résidentielle à l'assemblage de pipelines et de tuyauteries industrielles sur les chantiers de transformation de bitume.
L'extraction de pétrole ayant littéralement explosé dans les sables bitumineux de l'Alberta depuis 2004, des masses d'ouvriers ont convergé sur les sites d'exploitation localisés à proximité de Fort McMurray, une petite municipalité située à 500 kilomètres au nord d'Edmonton au cours des dernières années. Des travailleurs d'une trentaine de nationalités s'amalgament sur ces chantiers qui ont nécessité des investissements de l'ordre de 18 milliards de dollars. « J'étais sous le choc à mon arrivée là-bas. Tu sais, quand tu regardes l'émission Méga construction à Canal D, et que tu vois les immenses chantiers et la machinerie monstrueuse? Bien, c'est vraiment comme ça là-bas. Et ils n'en sont qu'à la première phase de l'exploitation », affirme d'emblée le tuyauteur de 29 ans.
Projet Horizon
Exploité par la firme Canadian Natural Resources Limited, le Projet Horizon vise à extraire des milliards de barils de pétrole dans les sables bitumineux de l'Alberta, où l'entreprise possède plus de 115 000 acres de terrain. Selon certaines estimations, les sables bitumineux de l'Alberta renfermeraient plus de 300 milliards de barils de pétrole, ainsi, la multinationale aspire à produire 110 000 barils de pétrole par jour dès le troisième trimestre de 2008 pour la première phase, puis 232 000 et 500 000 barils par jour au cours des phases d'expansion qui suivront dans les années à venir.
Bien qu'ils soient des milliers de Québécois à s'être rendus sur les chantiers de transformation de bitume, n'émigre pas à Fort McMurray qui veut. « J'ai entendu parler de cette opportunité par l'entremise d'amis qui prévoyaient y aller. Je me suis rendu au Local 144, le syndicat des plombiers, qui a fait les démarches pour moi. Je devais avoir la qualification de compagnon pour pouvoir y travailler en tant que plombier. Tu as aussi le choix de te perfectionner là-bas. Bien sûr, j'ai hésité, pesé le pour et le contre, puis je me suis dit que j'allais tenter l'expérience, quitte à remplir un mandat de 35 jours et revenir pour de bon. Je n'ai pas encore d'attaches ici, alors je me suis dit que c'était maintenant que ça ce passait. Je me suis rapidement rendu compte que les conditions de travail sont les mêmes qu'ici, puisque les syndicats d'ici et de là-bas, tel que le Edmonton 488 collaborent. Nous sommes bien encadrés et protégés en ce qui a trait aux accidents et aux litiges », poursuit-il.
Rigueur nécessaire
Sur les chantiers, les règlements sont aussi rigoureux que les conditions climatiques auxquelles les travailleurs doivent faire face quotidiennement, Fort McMurray se trouvant à la limite de la zone polaire. En effet, le respect de règles de base s'avère primordial afin de gérer un tel site de construction. « L'emphase est mise sur la sécurité. Ils n'ont pas le choix. Ça prend énormément d'organisation, par exemple, pour nourrir des milliers personnes simultanément. Le matin, nous prenons tous l'autobus dès 7 heures, après avoir ramassé notre linge et nos lunchs à la cafétéria, puis on passe la journée sur le chantier, jusqu'à 17 heures. Quand on pense qu'ils ont construit un aéroport à Fort McMurray juste pour les vols par lesquels arrivent les travailleurs avec des compagnies aériennes privées, on voit l'ampleur du projet. Il y a une équipe de premiers soins sur place, puisque nous sommes très loin de l'hôpital. Il y a aussi un hélicoptère à la disposition des paramédics, qui sont très organisés. J'ai entendu quelques histoires de travailleurs qui se sont blessés, mais je ne suis pas inquiet, car le personnel soignant semble très efficace. Quant aux règles, ils doivent être sévères, parce qu'il y a certains individus qui font des excès là-bas, par exemple avec l'alcool ou le jeu, mais ils devaient être comme ça avant de partir…L'alcool et les drogues ne sont aucunement tolérés sur les chantiers. Si tu te bats, te drogues, joues, ou que tu ne respectes pas les règles de sécurité, c'est flight to Montreal…mais ils n'ont pas de caméra dans les chambres », ajoute Benoit.
En outre, les maisons étant très dispendieuses à Fort McMurray, soit « le triple de la valeur réelle » selon le Repentignois, nombreux sont les ouvriers qui s'installent temporairement à Fort McMurray, et la plupart de ceux-ci vivent sur des camps, où ils ont accès à un minimum de confort. « Nous avons des chambres individuelles, avec internet, le téléphone et la télévision. Et il ne faut pas croire que nous sommes perdus dans les bois, car tout près, y a une ville de 5 000 habitants, et nous pouvons aller dans quelques magasins et restos, les rares jours où on a des congés. Il y a une majorité d'hommes sur les chantiers, et les femmes que j'ai vues travaillent dans les cuisines, les dépanneurs et s'occupent de la sécurité. Elles ont des sections réservées pour elles pour éviter le harcèlement, qui n'est pas du tout toléré. En plus, tout notre équipement est fourni, nous avons un magasin pour nous sur le chantier. Tu demandes et tu reçois. »
Salaires et températures extrêmes
À Fort McMurray, les ouvriers travaillent en moyenne dix heures par jour durant douze jours d'affilée, puis ont deux jours de repos, et c'est reparti pour dix-huit jours avant d'avoir trois jours de congé. « C'est dur physiquement. Il faut une bonne préparation mentale, un bon régime de vie, une saine alimentation et une bonne condition physique. Il y a beaucoup de jeunes là-bas, des pères de famille. Tous savent toutefois que ça vaut la peine. Nous faisons le même sacrifice, et entre Québécois, on assiste à un beau mouvement de fraternité. Si tu ne « files pas », les autres vont te soutenir, t'encourager, et vice versa. C'est dur, mais ça rapporte! Moi, je quadruple mon salaire net. En trois mois, j'ai gagné ce que je fais normalement en un an. Je suis parti 90 jours sans revenir », affirme-t-il, de retour dans la région pour une semaine. « Cette expérience m'a permis d'apprendre quelque chose de nouveau, de me perfectionner, de rencontrer des gens avec qui j'ai des points en commun, et d'être dépaysé. Par contre, ce que j'ai trouvé plus difficile a entre autres été le froid intense, qui pouvait aller jusqu'à -54 °C avec les vents cet hiver. C'était au point où ils nous arrêtaient de travailler parce que c'était trop dangereux. D'ailleurs, il y avait encore des tempêtes de neige là-bas au début du mois, mais ça brise la routine! Ça fait huit ans que je suis dans le domaine de la plomberie, et cette opportunité m'a donné une chance d'acquérir de l'expérience dans l'industriel; je touche à tout. C'est une belle opportunité pour le côté professionnel, mais ça me permet aussi de voyager, de vivre toute une aventure », souligne-t-il.
Démesure
L'exploitation des sables bitumineux constituant la source de gaz à effet de serre connaissant la plus forte croissance au Canada, ses conséquences environnementales sont de plus en plus préoccupantes. En effet, la production de pétrole de synthèse à partir des sables bitumineux génère trois fois plus de GES que la production de pétrole conventionnel, et chaque baril de pétrole extrait requiert de deux à cinq barils d’eau, jusqu’à quatre tonnes de terre et une quantité de gaz naturel suffisante pour chauffer une maison pendant un à cinq jours. Néanmoins, les consommateurs en demandent toujours davantage et ne songent pas encore à modifier leurs habitudes. « Je sais que c'est mauvais pour l'environnement, et je ne suis pas toujours à l'aise avec ça, mais je ne suis pas là pour en juger. Je fais mon travail, et c'est tout. Tout marcherait de la même manière si je n'étais pas là. Il faut se rendre là-bas pour constater à quel point c'est incroyable de voir ce que l'homme peut construire. Tout est démesuré », conclut-il.
Sur le point de repartir lors de son entrevue avec l'Hebdo, Benoit Robinson s'est déclaré fébrile à l'idée de poursuivre son aventure…Et le périple pourrait se poursuivre ailleurs, qui sait?

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