C'est en restant intègre et fidèle à elle-même que Chloé Sainte-Marie est parvenu à se faire un nom dans le milieu de la chanson.
(Photo:Pierre Dury)
Chloé Sainte-Marie: une voix dédiée à la poésie
En spectacle à La Chasse-Galerie le 29 avril
Chloé Sainte-Marie est bien plus qu'une voix, bien plus qu'une chanson. C'est une sensibilité que le temps n'a pas encore trahit. La poésie résonne en elle comme une émotion profonde que rien ne peut corrompre, ni la notoriété ni la célébrité. Les arts lui ont fait découvrir la vie; la poésie, elle, nourrit maintenant son âme.
Quand Chloé Sainte-Marie a entreprit sa carrière de chanteuse à l’aube de l’an 2000, elle savait que seuls les créateurs trouveraient place dans son répertoire. La poésie s’est imposée d’elle-même. La fragilité des poètes l'interpelle. Elle se reconnaît en eux. Mais ne cherchez pas en elle le porte-étendard d’un art qui se fait rare. En laissant toute la place à la poésie sur ses albums, elle confesse agir par pur égoïsme. « Le fait de chanter des poèmes, ça donne un sens à ma vie. C’est très égoïste, ma démarche », révèle l’interprète à la chevelure flamboyante qui sera sur la scène de La Chasse-Galerie le 29 avril prochain.
Parle-moi est le quatrième enregistrement de Chloé Sainte-Marie, la chanteuse. Un premier a été lancé en 1993, mais c’est véritablement en 1999, avec Je pleure, tu pleures, qu’elle s'est imposée comme une chanteuse. Puis, trois ans plus tard, elle lance Je marche à toi. Cet album marquera la reconnaissance comme chanteuse pour Chloé Sainte-Marie qui tente tant bien que mal de se faire prendre au sérieux dans sa démarche artistique en dehors de son célèbre conjoint, le cinéaste Gilles Carle. Après la sortie de cet album et une série de spectacles qui laisse deviner une nature sans concessions, le public embarque dans son aventure, la critique croit enfin en son talent. Son dernier album Parle-moi, sorti en 2005, fait cette fois l’unanimité chez le public et dans les médias. C’est la consécration.
Chloé Sainte-Marie se produit désormais dans les grandes salles de spectacle comme la Place des arts.
En janvier et en mars, elle est partie quelques temps en France, le temps de faire connaissance avec un nouveau public. Elle avait fait une première tournée en 2003 en France, en Suisse, en Belgique. À l’Européen, à Paris, où elle s’est produite en mars, les Français lui ont réservé un chaleureux accueil. Une ovation en fin de spectacle, un rappel même Si l’on se fie à la réputation de froideur du public parisien, on peut dire qu’il s’agit d’un triomphe.
C’est que la poésie plaît. Elle tient une place chère dans le cœur des gens. Même au Québec. Un art méconnu mais bien vivant. Chloé, elle, est convaincue que cet art ne mourra jamais.
« Les poètes réinventent le langage. La poésie, c’est éternel, sans âge. Ça va passer à travers le temps car c’est intemporel. »
Pour Chloé, les poètes sont des visionnaires, des êtres fragiles dotés d’une grande sensibilité. « Les poètes sont comme les arbres. Ils sont «groundés» dans la terre, ils reflètent l’état de la terre. Leur corps sent les choses. C’est plus que des créateurs. L’image du poète fou, ce n’est pas juste un mythe », croit Chloé Sainte-Marie.
La chanteuse n’a pas choisi ses créateurs au hasard. Gaston Miron, Patrice Desbiens, Alexis Lapointe et Joséphine Bacon, tous portent en eux une singularité qui a su toucher Chloé dans ce qu’elle a de plus authentique, dans ses émotions quotidiennes.
Dans les textes de Miron, elle a reconnu sa propre souffrance. Il ne faut pas oublier qu’elle vit depuis 15 ans avec un homme aux prises avec le Parkinson, une maladie dégénérative qui entraîne peu à peu l’homme de sa vie vers un voyage sans retour. Le mot souffrance a pris tout son sens dans la vie de Chloé. « Je me retrouve dans les souffrances de Miron. Ce qu’il a écrit il y a 50 ans trouve un sens dans ma propre vie. Les souffrances sont intemporelles, universelles : l’amour de la vie, la peur de la maladie. C’est tellement fort ce qu’il a écrit », explique Chloé, à la fois émue et admirative devant le poète le plus connu du Québec contemporain.
Il y a chez cette chanteuse marginale une très grande ouverture d’esprit, une grande curiosité. Chloé Sainte-Marie n’hésite pas à faire place à la jeunesse. Elle a ainsi fait mettre en musique trois textes d'Alexis Lapointe, un jeune poète d’à peine 22 ans que lui a présenté sa belle-sœur. Il y aussi Patrice Desbiens, désormais un habitué du cercle de Chloé. « Desbiens a la même sensibilité que Miron et comme il est aussi percussionniste, sa poésie a une cadence, un rythme. Elle se met facilement en musique. »
La chanteuse poétesse sait aussi s’entourer. Elle a un talent incroyable pour reconnaître celui des autres. Mettre en musique des poèmes demande tout de même un sens du rythme et de la mélodie. Ce qu’elle a vu en Gilles Bélanger, François Guy, Gary Rice et Wendy Simpson. Réjean Bouchard, aux arrangements et à la réalisation, a réellement mis au point une œuvre unique. On ne saurait que la faciliter compte-tenu du vif succès remporté par son album.
En ne chantant que des poèmes, Chloé démontre sa foi absolue dans les créateurs. « On a besoin de se voir, d’être réinventé. Miron nous a donné une identité comme Gilles l’a fait avec le cinéma. Ça nous donne (comme peuple) une force, le goût d’exister », lance la chanteuse. Sur un plan plus personnel, celle qui a d’abord commencé sa carrière comme actrice dans les films de Gilles Carle rappelle le rôle majeur que ce créateur notoire tient dans sa vie depuis 23 ans. « Gilles m’a transformée, réinventée. C’est ça les créateurs, ils nous donnent une personnalité. La vie est sans saveur si l’on n’a pas un œil qui nous regarde », pense-t-elle.
Incursion autochotone
Avec ce dernier album, Chloé explore la culture autochtone. Elle en avait une incursion dans le précédent en chantant en langue innu mais dans celui-ci, elle s’est fait l’immense plaisir d’y intégrer deux chansons qu’elle interprète en langue Mohawks : Ashuapimushuan et Rateriioskowa. Pour y arriver, elle a dû suivre des cours de week-end avec Georges Gilbert.
D’où vient cet intérêt pour la culture autochtone? Peu le savent, mais Gilles Carle est métis algonquin. De un. Puis, Chloé a plusieurs amis innus et algonquins, dont Bibitte, comme elle se plaît à appeler affectueusement Joséphine Bacon, son mentor. La langue innu comporte une musicalité qui sonne bien aux oreilles de la flamboyante chanteuse.
Mais Chloé est une curieuse. Sa soif d’apprendre omniprésente au moment de sa rencontre avec Carle, son amour, son mentor, ne s’est jamais réellement apaisée. Elle veut maintenant franchir les portes des réserves amérindiennes, si ce n’est déjà fait, et savoir la réelle histoire de ce peuple. Elle pardonne mal au système scolaire d’avoir enseigné l’histoire sans chercher à connaître la version des communautés autochtones, un peuple vers lequel elle porte un regard admiratif. « J’aime leur notion de partage. Il n’y a pas de clôture chez les Indiens. Ils ont le respect de la terre et le respect de l’autre. Sans doute parce que ce sont depuis longtemps des peuples nomades. Tant que l’on est nomade, on ne possède pas. À partir du moment où l’on devient sédentaire, on devient possessif. Regardons les Gitans, les Berbères, les Juifs », croit Chloé Sainte-Marie, philosophe à ses heures.
« Il faut aller dans les réserves pour les comprendre. Les rencontres, c’est ce qui est déterminant dans nos vies. » La plus déterminante pour elle a été celle avec Gilles Carle. Il a changé sa vie. Elle a fait le choix de demeurer avec lui même dans la maladie. Un peu, beaucoup, pour cela qu’elle s’est mise à la chanson. « La chanson me permet d’être plus libre de dire ce que je ressens. Ça me nourrit. Ça me donne l’essence qu’il faut pour continuer, pour exorciser ce que je vis », explique la chanteuse en préparation actuellement pour un autre album qui sortira en 2008.
Lutte à gagner
En attendant, elle poursuit sa lutte pour faire reconnaître le travail des aidants naturels comme elle le fait depuis 15 ans auprès de son grand amour. Le Vermont reconnaît maintenant le rôle des aidants naturels et accepte de leur verser un salaire de 10$ de l’heure à raison de 40 heures par semaine. Elle souhaite que cet état serve d’exemple et fasse avancer la cause pour laquelle elle milite activement depuis plusieurs années. « Ces gens veulent mourir à la maison dans la dignité », justifie Chloé qui admet que malgré son courage, elle vit des moments durs et déprimants mais avec de grands moments de bonheur. « Le travail que je fais m’aide à assumer la situation. Il faut créer avec ses souffrances. La souffrance s’exprime; le bonheur se vit. »
«La souffrance s'exprime; le bonheur se vit.»
(Photo:Pierre Dury)