La carlingue était a plus de 10 mètres dans le fleuve (photos: Gérard Legault)
L’avion et ses occupants sont retrouvés 16 ans après l’accident
Opération d’envergure de récupération à Saint-Sulpice
par Alexandre Gauthier
Le Cessna 172 qui s’est écrasé dans le fleuve Saint-Laurent le 30 octobre 1993 avec deux personnes à son bord, après une collision en plein vol avec un autre avion, a été récupéré mardi, à Saint-Sulpice, lors d’une opération d’envergure menée par la Sûreté du Québec.
À l’époque, les recherches pour retracer l’appareil au fond de l’eau à l’endroit désigné par des témoins oculaires n’avaient rien donné. Mais une nouvelle technologie de sonars latéraux a enfin permis de localiser l’épave.
« Mon père Gilles, propriétaire d’Aqua Services, une entreprise où les plongeurs de la police achètent leur équipement, a rappelé aux enquêteurs qu’un avion gisait dans le fond marin. Ils ont rappelé les témoins pour s’assurer de l’endroit où chercher, puis ont trouvé l’avion », relate Gérémy Bordeleau, qui s’est rendu au bureau du journal pour livrer ses informations.
Gilles Bordeleau avait même aidé comme plongeur lors des premières recherches, dans des conditions de vents violents, de courants forts et de mauvaise visibilité, notamment en raison de la boue dans le fond marin.
Propriétaire de l’avion
Sur place pour assister à la récupération de l’avion qui lui appartenait depuis deux ans, Jean-Luc Beauchemin, de Mascouche, s’est rappelé avoir passé une partie de la nuit au même endroit, 16 ans plus tôt, lors des recherches étendues sur une grande superficie.
« C’est étrange de revenir sur les lieux. Revoir l’avion me permettra de boucler la boucle sur cet accident. Je pense aussi aux familles touchées. Je connaissais le pilote et j’ai toujours traîné un poids parce que l’avion et les corps n’avaient jamais été retrouvés », explique M. Beauchemin.
Selon ce dernier, l’accident a eu un « gros impact » sur sa vie, alors qu’il était un jeune homme d’affaires de 28 ans. « L’accident m’a fait réfléchir. J’ai un autre regard sur la vie, car j’ai pris conscience que tout peut se terminer en tragédie. »
Rappel de l’accident
Dès que la police a retracé l’épave, elle a communiqué son intention de la récupérer aux familles du pilote, Philippe Garreaud, et du passager, Daniel Marcil. Ils étaient âgés de 20 et 31 ans au moment où ils ont décollé de l’aéroport de Mascouche vers Trois-Rivières. Cinq minutes plus tard, ils étaient 30 pieds sous l’eau, victimes d’un accident.
L’autre avion, un Beachcraft, parti du même aéroport 15 minutes plus tôt, mais qui revenait vers son point de départ, a terminé son parcours dans un champ de L’Assomption, lors d’un atterrissage d’urgence, après qu’une aile eut percuté le gouvernail du Cessna, qui est tombé à pic.
« D’infimes morceaux déchirés du fuselage avaient été retrouvés à l’époque, ainsi que des traces d’essence sur l’eau, laissant croire que le dernier tiers de la queue de l’avion a été arraché, faisant tomber l’appareil comme une roche », précise M. Beauchemin.
Les pilotes ne se sont jamais vus
Ce dernier a sa petite idée sur les raisons de l’accident. « Le pilote du Beachcraft ne s’est jamais rendu compte qu’il avait touché un autre avion. Je crois que le phénomène des ailes, plus basses sur cet avion et plus hautes sur le Cessna, explique le fait que les pilotes n’ont jamais vu l’autre appareil ou aperçu le danger. Le Cessna volait à 1500 pieds d’altitude avec des ailes qui nuisaient à sa visibilité latérale et en hauteur, lorsque le Beachcraft, légèrement plus haut et muni d’ailes qui empêchaient de bien voir par le bas, l’a croisé », résume Jean-Luc Beauchemin, qui n’a jamais racheté d’avion.
Il louait le Cessna à une école de pilotage où Philippe suivait des cours pour obtenir sa licence de pilote et celui-ci, devenu pilote, prenait parfois l’appareil pour accumuler des heures de vol. « J’aimais bien Philippe. C’était un colosse, très exubérant avec beaucoup d’humour. Il avait 17 ou 18 ans quand il a commencé à travailler à l’aéroport. »
Sortir l’appareil de l’eau
C’est cette même école de pilotage qui a appris à M. Beauchemin que son avion avait été retracé. La Sûreté du Québec l’a ensuite appelé pour lui confirmer la nouvelle et l’inviter à la sortie de l’eau de l’appareil.
La récupération de la carlingue, devenue propriété de la compagnie d’assurances depuis qu’elle a dédommagé M. Beauchemin à la suite de l’accident, permettra au Bureau de la sécurité des transports du Canada d’expertiser l’appareil et de déterminer les raisons de cette tragédie, qui a coûté la vie à deux personnes.
Familles à l’écart
Des membres des familles de ces personnes ont d’ailleurs assisté à l’opération de la Sûreté du Québec, qui a tenu les curieux et les médias à l’écart d’eux. « Il s’agit de moments douloureux pour ces familles », soutient un policier qui demandait aux gens de laisser les familles en paix. Elles sont ensuite monté dans l’autobus du Service incendie de Lanaudière pour se réchauffer.
Selon l’agent de liaison Benoit Richard, des plongeurs ont récupéré des ossements sous la carlingue, dans les dernières semaines, sans pouvoir affirmer qu’il s’agissait des deux personnes disparues. Quant à l’épave, l’opération devait permettre de la soulever à l’aide d’un gros filet pour la déposer ensuite sur une barge et la ramener sur un quai, avant d’être entreposée pour examen.
Les curieux du coin
Pendant ce temps, une foule et les grands médias, dont un hélicoptère de nouvelles, sont apparus le long de la rue Notre-Dame, aux abords de l’opération. « C’est une journée triste. La curiosité que suscite l’opération est malsaine, mais je suis heureux pour les familles qui pourront faire leur deuil après 16 ans d’attente », raconte Daniel Bissonnette, un Sulpicien.
« Nos pensées vont aux familles», ajoute Jean Gendron, qui résidait à Saint-Sulpice au moment du drame. Un autre Sulpicien, Gilbert Picard, participait à l’opération avec son tracteur pour charger la carlingue sur la remorque d’un camion.