La langue, la clé de l'intégration

Claude-André Mayrand claude-andre.mayrand@tc.tc
Publié le 12 mars 2015

Amelia Torrealba, l'enseignante Ève-Marie Lalonde, et la petite Esther Emilia Garcia, 8 ans.

©Photo TC Media – Claude-André Mayrand

ÉDUCATION. Le français représentait la plus grosse difficulté pour Amelia Torrealba et sa fille Esther Emilia Garcia lorsqu'elles sont arrivées du Venezuela, en septembre 2013.

Accompagnée de Victor, l'autre enfant d'Amelia, la petite famille s'est installée à Charlemagne sans parler le moindre mot dans la langue de Molière. Ils ont choisi la région parce qu'ils avaient déjà des connaissances sur place qui les avait mis au courant des services offerts aux nouveaux arrivants.

Dix-neuf mois plus tard, grâce au service Vire-Vent, Esther Emilia parle français aussi bien que ses amis Québécois, et sa mère Amelia a fait d'immense progrès en suivant intensément des cours de français.

« Le plus difficile, c'était la lecture et l'écriture », se remémore Esther Emilia, 8 ans.

« Quand Esther avait des difficultés, elle me parlait. On pouvait travailler en équipe et apprendre ensemble », confie Amelia.

« Ma mère et moi on a toujours travaillé en équipe », ajoute la jeune fille.

Mots simples pour débuter

Ève-Marie Lalonde enseigne le français au programme Vire-Vent depuis cinq ans. Elle a été la première à être témoin des difficultés et de la progression d'Esther Emilia.

« Au début, c'était difficile pour elle écouter ce qui se passe, comme ouvrir le cahier à la bonne page, affirme-t-elle, en se rappelant une approche qu'elle avait emprunté. C'était des mathématiques, il y avait beaucoup de dessins. À partir des dessins, on a travaillé les couleurs, puis les formes. On a transformé l'activité demandée et commencé avec des petits mots faciles, comme des chiffres, des formes, des couleurs et des formules de politesse. »

La durée d'adhésion au programme varie d'un enfant à l'autre. Il n'y a pas de temps limite pour maitriser la langue, mais les élèves du primaire ont généralement plus de facilité, étant donné qu'au niveau scolaire, ils sont aux mêmes points que leurs comparses québécois.

«Plus ils sont jeunes, plus c'est facile. Ça va plus vite et ils sont moins gênés », explique Mme Lalonde.

Amelia peut abonder dans ce sens quand elle pense aux efforts de son fils Victor, maintenant âgé de 14 ans.

« Mon garçon se sent gêné de s'exprimer car ça lui fait peur de se tromper. On n'a pas le choix de s'essayer et se tromper, comme ça quelqu'un peut nous corriger », confie-t-elle.

Patience et implication

Amelia Torrealba se souvient des apprentissages difficiles de sa fille au début. Esther Emilia s'ennuyait de ses amis et de ses grands-parents.

Elle a grandement apprécié la collaboration d'Ève-Marie dès le début.

« J'aimais beaucoup la patience qu'elle nous a apprise à toutes les deux. Elle m'appelait pour me parler des progrès d'Esther, et je m'impliquais [du mieux que je le pouvais]. J'ai vu que ma fille se débrouillait très bien et j'aimais ça, se remémore Amelia. Ève-Marie, je la considère comme un membre de ma famille. Elle avait le bien de ma fille à cœur. »

Une des plus grandes difficultés après l'arrivée dans un nouveau milieu, c'est la stabilisation des besoins affectifs, surtout chez l'enfant, croit Annick Lévesque, du programme Vire-Vent.

« Ce n'est pas pour rien que ça s'appelle un service d'accueil, de francisation et d'intégration. C'est important de stabiliser l'affectif d'abord, avant de s'attaquer à la langue. »

Ève-Marie Lalonde se souvient d'une fête d'anniversaire qui a permis aux Torrealba-Garcia de s'intégrer au groupe à leur arrivée.

« Je me souviens d'avoir téléphoné à Amelia. Esther avait des réactions, elle semblait vivre un malaise. J'avais dit à Amelia: "vous allez m'aider à aider votre fille". Il y avait des chicanes d'enfants, de la jalousie. On a essayé de trouver des pistes de solution. [Pour la fête d'Esther], Amelia a amené du gâteau, du jus, des croustilles. Sentir que sa mère était là lui as fait du bien. On ne le fait pas assez mais quand on ouvre [notre porte] aux parents, ça fait une belle différence. »

« On nous a ouvert la porte et c'est comme ça qu'on se sent bien. J'ai toujours trouvé le temps et les réponses qu'on avait besoin, ajoute Amelia, qui a, elle aussi, apprit la langue de Molière de brillante façon depuis son arrivée, et qui n'hésite pas à aider les autres immigrants. Je me sens bien de pouvoir aider les autres qui arrivent. »

La famille continue de parler Espagnol à la maison. Ils sont même invités à le faire.

En classe et sur route

Quand les enfants arrivent à Vire-Vent, ils passent trois jours dans leur classe de francisation, du mardi au jeudi, et deux jours dans leurs classes régulières de leur école de quartier, les lundis et vendredis. Les enseignants de francisation se promènent d'une classe à l'autre pendant ces deux journées pour encadrer leurs élèves.

Lorsqu'ils quittent les classes de Vire-Vent, les jeunes peuvent encore bénéficier du service sur route du programme.

« Apprendre la langue de communication prend d'un à deux ans, mais la langue de scolarisation peut prendre jusqu'à sept ans. L'élève a encore besoin de soutien linguistique au terme de sa première année », explique Annick Lévesque, conseillère pédagogique pour Vire-Vent.

Vire-Vent s'affaire maintenant à développer de nouveaux programmes, notamment pour la mise à niveau scolaire des jeunes.

« On s'est rendus compte qu'on a francisé des élèves qui sont sous scolarisés dans leur langue d'origine », conclut Mme Lévesque.